Les architectes et donneurs d’ordres sont de plus en plus attentifs à l’esthétique et à la fonctionnalité des ensembles qu’ils construisent ou rénovent. Ils réfléchissent en revanche moins à la qualité acoustique et à la personnalité sonore de ces environnements. Pourtant c’est bien aux espaces de s’adapter à l’homme et non l’inverse.

Cécile Regnault professeure en architecture et chercheure définit les bienfaits d’un esthétisme sonore pensé.

Le sonore est une matière vivante qui nous échappe au moment même où on cherche à la décrire. Parce qu’il nous échappe, nous avons du mal à l’intégrer dans nos projets. La métaphore de l’eau aide à mieux identifier les caractéristiques de cet environnement : le son se propage comme s’il était « déversé » dans les rues, il est insaisissable, rayonne à 360° et se déploie dans le temps, contrairement au visuel qui peut être capté dans l’instant. Le sonore n’existe pas sans l’espace. Le son de la ville est d’abord celui de ses matérialités, de ses murs, de ses sols. C’est de là que va découler la personnalité sonore d’un lieu. À l’université d’Amiens, les urbanistes ont travaillé avec la société Terreal pour concevoir des dalles en terre cuite végétalisée, qui donnent au lieu une ambiance sonore très particulière du fait de l’absorption du sol.

Cette réflexion sur la manière d’apprivoiser le son, de le réinventer et de le personnaliser est récente. Dans les années 1980, l’urbanisme a été interpelé par une forte demande sociale de lutte contre les nuisances et notamment contre le bruit. Ces réflexions ont porté leurs fruits et ont permis de résorber un certain nombre de points noirs. Le temps est maintenant venu pour que le sonore ne soit pris en compte seulement au titre des contraintes et des servitudes, mais qu’il devienne un élément constitutif du design urbain. Nous en sommes encore loin. Le son demeure largement un « impensé » des projets architecturaux et des responsables des grands projets urbains.

Il est difficile de faire comprendre qu’on peut anticiper les dimensions qualitatives du son. Lorsque les architectes tracent un quartier ou choisissent des matériaux, ils oublient souvent qu’ils créent ainsi des micro-paysages sonores. Je fais l’hypothèse qu’ils ne savent pas mobiliser les expériences sonores qu’ils ont développées dans leur vie personnelle pour les utiliser dans leur vie professionnelle. En tant que professeur dans une école d’architecture, je tente de sensibiliser mes élèves à cette dimension. Je mets mes étudiants en situation de produire du son, de l’analyser, de voir comment il se répercute dans les formes dessinées et de sentir la manière dont il habite le lieu.

Parmi les précurseurs en ce domaine, citons les frères Bernard et François Baschet, qui ont mené des recherches sur le son dès les années 1950. Ils ont créé de nombreuses sculptures sonores urbaines, qui ont une double fonction esthétique, pour les yeux, et pour les oreilles. Leur sculptures sonores monumentales avait au demeurant une utilité comme par exemple un beffroi sonnant les heures sur la place centrale d’un bourg, ou bien une sculpture rythmant la vie scolaire dans un lycée. 

Pour réussir un espace de vie harmonieux et respectueux de la santé, il s’agit de penser à la conjonction entre un espace acoustique, un espace architectural, les pratiques de vie au sein de l’espace et l’esthétisme que l’on souhaite donner à ces espaces. L’espace se construit alors en association les individus qui vont l’habiter et en questionnant les émissions sonores des matériels qui vont y être utilisés. L’esthétisme sonore ne consiste pas à offrir un design artificiel mais une expérience sensorielle en interaction entre le bâti et les individus ; une richesse sonore « communicationnelle ». Un champ qui reste à explorer.

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