Etre Senior. Qui se reconnaît dans cette "étiquette" de senior qui signifie "être âgé" ? Point avec Rémy Oudghiri, sociologue, dirige Sociovision, un institut spécialisé dans les études prospectives, filiale du groupe Ifop. Il est l’auteur de "Ces adultes qui ne grandiront jamais" (Arkhê, 2017)

JNA :  C’est quoi être senior aujourd'hui ?

Rémy Oudghiri : Je préfère parler de « séniorité » plutôt que de « senior ». Car la « séniorité » est un processus. Nos études montrent qu’on ne devient pas senior du jour au lendemain, mais qu’on le devient progressivement. Il y a deux grandes étapes. La première intervient autour de la cinquantaine. Soudain on réalise qu’on a vécu un demi-siècle, et cela ne nous laisse pas indifférent. Pour beaucoup, tout se passe comme si le temps avait filé à notre insu. C’est la fameuse phrase de Stendhal : « Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. » Cette prise de conscience constitue le premier « coup de vieux ». Le second « coup de vieux » intervient aux alentours de 65 ans quand notre corps se rappelle à nous. Les petits pépins de santé commencent à se multiplier. Désormais, il faut se surveiller, faire des contrôles réguliers, renoncer à certains plaisirs de la vie. L’entretien de sa santé devient un objectif central. On ne peut plus être se permettre d’être insouciant. C’est la fin définitive de l’illusion « jeuniste ».

JNA  : Comment se définit-on senior et d’ailleurs est-il nécessaire de se coller une étiquette ?

Rémy Oudghiri : Non surtout pas d’étiquette ! L’essentiel est de rester soi-même. C’est le défi qui est lancé à chacun à partir d’un certain âge : ne pas renoncer à ce que l’on aime tout en s’adaptant aux nouvelles contraintes : celles du corps, bien sûr, mais aussi celles de la société. Il y a une autre dimension qui est importante, celle de la transmission. À partir d’un certain niveau d’expérience, il est important de transmettre ce que l’on a appris. Un senior, c’est quelqu’un qui a quelque chose à transmettre : des valeurs, des compétences, une expérience. Derrière la question de la transmission, il y a la question du partage. Dans nos sociétés individualistes, c’est aux « seniors » de relever le défi du lien social, de promouvoir le partage non seulement comme valeur mais comme pratique. C’est ce qu’ils font déjà à travers leur engagement bénévole dans les associations ou à travers le temps qu’ils passent de plus en plus avec leurs petits-enfants.

JNA : Qui a inventé cette typologie sociologique et revêt-elle encore un sens ?

Rémy Oudghiri : Cette typologie est de plus en plus difficile à établir de façon certaine. L’âge que l’on a dans la tête n’est pas celui que l’on a sur notre état civil. Cet écart entre le ressenti psychologique et le vécu physique ne cesse de se renforcer. Nos études montrent qu’à partir de 35 ans, on se sent plus jeune dans sa tête de 5 ans. A quarante ans l’écart est presque de dix ans, et ainsi de suite. Cela change notre vision de l’âge. Autrefois, il était admis que nous passions à travers des cycles ou des âges de la vie : enfance, adolescence, maturité, sagesse. Aujourd’hui, les frontières entre les âges se sont brouillées. On veut préserver la liberté de choix de la jeunesse le plus longtemps possible. Cela se traduit concrètement par le refus de se laisser enfermer dans une situation. La multiplication des divorces est un bon exemple de ce refus. On recommence sa vie jusqu’à très tard. On peut avoir l’âge d’un « senior » et des envies de recommencer sa vie ou d’apprendre des choses complètement nouvelles. Les progrès de la santé rendent ces aspirations possibles. Avec l’émergence du courant transhumaniste, on va aller de plus en plus dans cette direction : les années passeront, mais notre corps sera de plus en plus « augmenté », donc résistant. Reste à savoir si notre esprit suivra !

JNA :  Un changement culturel & sociétal s’est opéré entre les générations du silence, les boomers et les post milleniums sur la vision du vieillissement

Rémy Oudghiri : Ce qui change, c’est deux mouvements qui se renforcent l’un l’autre sur la durée. D’un côté, il y a une poursuite du mouvement d’individualisation de la société. Les gens veulent échapper aux contraintes collectives et aux rôles sociaux traditionnels. Ils veulent être libres de leurs choix. Ce n’est pas parce qu’ils ont l’âge d’être grands-pères ou grands-mères, qu’ils doivent se comporter en vieux sages assis sagement derrière leur écran de télévision. De plus en plus ils ont envie de voyager, changer d’air, faire des choses après la retraite, etc. Les nouvelles générations de seniors sont et seront hyper actives. D’un autre côté, les progrès de la médecine en augmentant l’espérance de vie ont ouvert de nouveaux possibles : travailler plus longtemps, multiplier les projets à la retraite, recommencer sa vie de couple, voyager, s’occuper de ses petits-enfants, etc.
Les deux tendances – individualisation et progrès de la santé – changent les représentations des seniors d’aujourd’hui qui se sentent de moins en moins vieux et de ceux de demain qui se projettent dans des avenirs beaucoup plus ouverts que les générations précédentes.